08/03/2013

INTERVIEW DE JEAN-LUC DELVAUX, dessinateur de Jacques Gipar.

delvaux.pngNous sommes dans la campagne proche de Liège, pas loin de l’autoroute Liège –Bruxelles et de l’aéroport de Liège. J’ai rendez-vous avec Jean-Luc Delvaux, le dessinateur de Jacques Gipar, la série qui monte dans la collection « Calandre » de chez Paquet.

Une maison mitoyenne dans une rue calme et tranquille, dans un village dortoir avec vue sur la campagne bucolique.

Je sonne. Jean-Luc Delvaux vient m’ouvrir avec un large sourire. Bienvenue ! Sa toison grisonnante et ses lunettes complètent le personnage. Dès le départ, le ton est mis. C’est la décontraction et la simplicité qui sont de rigueur. La maison est agréable et lumineuse. Nous nous installons dans le salon et commençons directement l’interview :

SambaBD : Qu’est ce qui vous a amené au graphisme, à la Bande Dessinée ?

Jean-Luc Delvaux : Je dessine depuis que je suis tout petit et je crois que j’aimais déjà les voitures. J’aimais dessiner les voitures .J’ai toujours aimé cela, je ne sais pas pourquoi ! De fil en aiguille, j’ai rajouté des personnages. Comme mon père lisait Spirou, Tintin, j’étais un peu baigné là-dedans. Vers l’âge de 11,12 ans, je me suis dit que je pourrais peut-être me diriger vers la bande dessinée et j’avais l’intention déjà à ce moment là d’en faire mon métier…

Vous êtes allé à Saint Luc ?

Oui, à Saint-Luc à Liège.

Votre père était-il dans le monde de l’automobile ?

capitol,jean-luc delvaux,thierry dubois,jacques gipar,calandre,paquet,automobilePas du tout. Pas passionné, plus qu’autre chose. Mon père est menuisier. Comme beaucoup de gens de sa génération, il achetait le Tintin ou le Spirou chaque semaine mais, à part cela, même au niveau dessin, il n’y avait personne dans la famille de particulièrement impliqué.

Vous avez commencé dans la bande dessinée par la série « Le Marquis », vous avez fait deux tomes avant de vous lancer sur « Jacques Gipar » Avez-vous une activité complémentaire à la bande dessinée ? Faites-vous uniquement Jacques Gipar ?

Actuellement, je ne fais que de la BD. Mais tout un moment, j’avais une activité complémentaire. Je travaillais la nuit dans le milieu du courrier pour avoir quelque chose en plus. Puis, la série commençant à fonctionner, je me suis dit que, pour une question de délais et pour pouvoir travailler dans de bonnes conditions, « je me lance, allons-y ! ». Je ne fais pas que Jacques Gipar, je fais aussi une série pour le magazine « Gazoline » qui s’appelle « Gaz à fond ».C’est une planche de gag tous les mois. Et puis je fais des commandes annexes de personnes qui me demandent des illustrations de leur voiture, de leur maison,…

Comment est né Jacques Gipar?

dubois.pngJe connais mon scénariste, Thierry Dubois, depuis 15 ans. On avait toujours dit qu’on ferait peut-être bien quelque chose ensemble. Il faisait un fascicule pour une collection « Altaya », « la route bleue ». Il s’occupait de toute la conception et il avait demandé à Altaya si ce ne serait pas bien de mettre à la fin une BD. Il a fait une première BD. Arrivé à la quinzième planche, il m’a demandé : « Est-ce que tu peux t’occuper de faire les couleurs ? » J’ai repris les couleurs. Puis arrivé à la fin de l’album, il m’a dit : « Je n’ai vraiment plus le temps de m’en occuper. Est-ce que tu peux reprendre le dessin et les couleurs. Moi, je ferai le scénario». C’était parfait. On a créé Jacques Gipar à ce moment là. Un journaliste pour pouvoir le balader un peu partout et dans les années ’50 parce qu’on aimait cela tous les deux. Arrivé à la fin de l’album, comme il était libre de droits, on l’a proposé aux maisons d’édition et on a fait le tour des maisons et c’est avec Paquet qu’on s’est entendu.

C’est donc vous qui avez pris contact avec Paquet…

calandre.pngOui, j’ai d’ailleurs une anecdote à ce propos là. J’avais lu la série d’Olivier Marin,  le mystère de la traction 22. Je me suis dit bon ils ont déjà quelque chose chez Paquet, je ne vais pas envoyer là-bas. Les refus arrivant des autres éditeurs, je me suis dit et puis tant pis, je vais  tenter le coup quand même et deux jours après ils me sonnaient  pour me dire c’est génial. On fait une collection « Calandre » et c’est parfait. Voilà un album tout fait. Ils étaient contents.

Comment avez-vous connu Thierry Dubois ?

Thierry Dubois, c’est grâce à un article dans l’auto-journal, dans les années ’90. Je vois l’article, je le lis un peu et je me dis c’est bizarre, avec ce type, on aime les mêmes choses, on a les mêmes goûts et on a un style de dessin relativement proche. J’étais bluffé. Je lui ai écrit. Il avait de la famille en Belgique et il devait venir quinze jours plus tard pour un mariage. Il est passé par la maison. On a toujours gardé le contact et voilà donc…

Etes-vous un collectionneur de voiture ancienne ?

Collectionneur…Amateur ! Oui, j’ai la chance d’avoir une 203 Peugeot, une aronde qui est un peu dans son jus et pendant mon adolescence, j’avais rêvé d’avoir une dauphine ou une 4CV. Finalement je me suis offert une dauphine pour mes vingt ans avec toutes mes « dringuelles ». Je l’ai toujours mais depuis quatre ans elle est en pièces détachées et mon frère n’a pas encore eu le temps de la remonter. D’un autre côté, il faut la place pour stocker tous ces engins (éclats de rire).

Gipar#4_interieurs_hires-3.jpgJacques Gipar est une série qui prend de l’ampleur. Quels sont les tirages ?

Le premier album est à 12.000 exemplaires. Tous les albums cumulés, on est à 35.000-36.000 exemplaires avant la sortie du 4e tome. Apparemment la mise en place est écoulée, il y a le réassort. Ca ne fait qu’un mois que l’album est sorti.

J’ai lu dans le C-Magazine des éditions Paquet que vous préparez  une histoire en deux tomes…

En deux tomes mais on aimerait que chaque tome puisse être lu  séparément sans devoir acheter l’autre. C’est souvent ce que les gens reprochent ou alors il faut attendre le second. Chaque histoire sera indépendante. On a d’ailleurs déjà les titres. La première histoire s’appellera « Trafic sur la grande bleue » et la seconde « la station du clair de lune ». En gros, le pitch c’est qu’il existe un trafic de cigarettes de contrebande qui se faisait  entre la zone franche de Tanger et Marseille. Le bateau va être attaqué entre les deux et malheureusement surviendra un orage. Ils vont devoir amarrer avec les cigarettes de contrebande. Elles vont être réparties un peu partout. Cela va déclencher une affaire … Cela s’est passé réellement en 1952 avec un bateau appelé le « Combinatie ». Jacques Gipar est mis au courant de l’histoire. Il y a eu trois morts et va aller voir ce qui se passe là-bas. Il va mettre son nez dans ce qu’il ne faut pas évidemment.

Comment collaborez-vous avec Thierry Dubois ? Il a une très bonne base au niveau du dessin, ici il est scénariste. Vous envoie-t-il uniquement le scénario, fait-il déjà un pré-découpage ? Comment fonctionnez-vous ?

J’ai cette chance qu’il m’envoie le synopsis et le découpage séquence par séquence. C’est dactylographié. Puis ensuite le découpage planche par planche, dessiné alors. Avec une idée des angles de vue. Il est très ouvert, je peux dessiner ce que je veux mais cela m’évite l’angoisse de la page blanche. Il travaille toujours avec les deux planches qui se regardent dans l’album pour essayer d’équilibrer les cases, etc…

Au niveau du dessin par rapport au « Marquis » et à Jacques Gipar, avez-vous évolué au niveau du dessin ? La structure des cases a-t-elle évolué aussi ?

J’espère que oui ! (rires). On évolue toujours. C’est vrai que je n’aime plus trop voir mes tout premiers albums  et puis dès que j’ai terminé un album, je vois ce qu’il faut améliorer. Par rapport au Marquis, j’ai pas mal évolué dans les personnages. C’est là où le bas blessait dans le Marquis. Je prends beaucoup plus de plaisirs à dessiner maintenant tout ce qui est personnages. Avec les voitures, j’ai toujours eu une certaine facilité mais maintenant je prends plus de plaisir à dessiner. On évolue toujours et j’espère encore m’améliorer.

Votre série se déroule dans les années ’50 et quand on lit Jacques Gipar, on a l’impression d’une certaine nostalgie. On fait plutôt références à des gens comme Tillieux, etc … Aussi au cinéma français des années ’50 avec Lino Ventura, Gabin, … Est –ce voulu ?

Gipar#4_interieurs_hires-4.jpgAu début de mon adolescence, je me rappelais que dès qu’il y avait un film de l’époque qui passait, j’épluchais toujours les programmes télé. Je m’empressais de regarder. Au fil des années, j’ai amassé de la documentation. J’ai toujours aimé les années ’50-’60 que ce soit au niveau cinéma. Au niveau bande dessinée, depuis que je suis tout petit, j’ai toujours aimé la bande dessinée franco-belge et j’ai de l’admiration pour Tillieux, pour Franquin, pour Will. J’ai commencé à dessiner en copiant au début et j’en suis maintenant à dessiner naturellement comme ça. J’ai de la difficulté à dessiner différemment de ce style là. C’est vrai que je suis nostalgique d’une période que je n’ai pas connue. On retient toujours le bon côté des choses.

Comment faites-vous au niveau de la documentation ? Thierry Dubois a réalisé un album sur la Nationale 7 (chez Paquet) qui est une somme. Vous fournit-il la documentation ? Faites-vous vos propres recherches ?

Il me donne toujours de la documentation avec le scénario. J’en ai aussi pas mal ici aussi en ce qui concerne les véhicules. Pour les lieux, il me fournit pas mal de photos d’époque ou de photos qu’il a refaites en son temps car c’est vraiment un passionné par l’histoire en général, par l’histoire de la N7. Tous les jours, il est sur Ebay à collecter des photos d’époque…

Il suffit de voir en fin de l’album une planche sur la Simca Aronde, une planche sur la topographie de l’endroit où se déroule l’histoire. C’est le genre de truc que l’on ne voit pas en général dans une bande dessinée…

Pour le premier album, il avait eu l’idée de faire la carte et puis une petite chronique. On s’est dit qu’on allait refaire la même chose pour le second. C’est quelque chose de caractéristique de la série. On aime bien de faire la carte. Je trouve que cela donne un petit côté authentique à l’histoire d’autant plus que les numéros des nationales correspondent à ce qu’il y avait à l’époque.

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L’interview est terminée mais pas la visite !

-« Vous prendrez bien quelque chose à boire ? » Café pour moi. Nous allons directement à la cuisine. A la bonne franquette, le père de Jacques Gipar fait le service.

-"Vous voulez voir mon atelier ?" Ah oui, je veux bien…

« -J’ai aménagé un vieux pigeonnier qui se trouve à l’arrière de la maison". Nous passons de la cuisine au pigeonnier. Nous montons à l’étage par un escalier en colimaçon. A l’étage, je découvre un espace confortable et chaleureux, pas très grand mais pas petit non plus. L’espace est en réalité divisé en deux parties. A droite, c’est l’espace de Madame, illustratrice pour enfants. A gauche, l’espace de Jean-Luc qui est à l’image de l’occupant. Beaucoup de dessins aux murs, des armoires vitrées avec des voitures en réduction, des affiches de cinéma  , une table à dessin négligemment rangée, des piles de magazines spécialisés « auto » par terre.

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On fait quelques photos. Jean-Luc me montre les synopsis et les premiers découpages de Thierry Dubois. Il me montre également quelques planches et la couverture du dernier Jacques Gipar. La discussion continue. C’est un endroit convivial où il doit être agréable de travailler.

« Vous voulez que je vous fasse une dédicace ? » Je ne veux pas abuser…Pas de problème ! J’ai laissé mon album au salon. Nous retournons à la table du salon. Jean-Luc Delvaux commence sa dédicace…-"Que voulez-vous ?" Une voiture bien sûr…Le crayon part comme pour le départ d’un cent mètres. La voiture, c’est son truc. D’abord la calandre puis rapidement le reste de la voiture. Il y a du mouvement dans ce dessin ! Vient ensuite la tête de Jacques Gipar et la publicité Caltex de l’époque. Un vrai virtuose de la bagnole !

 

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Sur ce nous nous quittons. Jean-Luc Delvaux m’a consacré plus d’une heure avec gentillesse et disponibilité. Il m’a ouvert les portes de sa maison et de son atelier comme on le fait avec un ami. Qu’il en soit remercié ! Cerise sur le gâteau, il connaît SambaBD et avait lu la dernière chronique sur Jacques Gipar. Je ne vous cache pas que cette visite restera dans ma mémoire comme un moment rare et privilégié.

Je remercie également les éditions Paquet et Nicolas Anspach pour avoir organisé cette sympathique rencontre. Longue vie à Jacques Gipar !

 

Capitol.

 

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Commentaires

Très belle interview! Du super boulot Capitol!!! Tu arrives à nous faire partager l’intensité du moment et ton émerveillement.

Écrit par : Monsieur William | 08/03/2013

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oui, une interview où la passion et l'émotion passe bien, bravo à vous deux.Ce sera difficile de faire mieux.
Allez, c'est parti pour l'indexation de cette interview sur ce blog et de la pub aussi .

Écrit par : samba | 08/03/2013

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Un interview très intéressant avec un artiste aussi talentueux.

La prochaine fois que vous êtes dans la région vous passez à la maison et on ira le voir avec ma 203 .

LAURENT

Écrit par : KRIER LAURENT | 08/03/2013

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Ce Capitol, alors ! Quelle interview : beau moment de partage. Merci

Écrit par : tigrevolant | 09/03/2013

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Une interview de folie et je pense un super moment pour Capitol.

Écrit par : revedefer | 09/03/2013

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Bravo Capitol ... superbe interview, on s'y croyait et on aurait aimé être à ta place ... surtout avec ce type de BD qui ne peut que rendre nostalgiques ceux de ma génération qui ont été bercés aux Franquin Tillieux et Will ... beau boulot ! ;-)

Écrit par : Dgege | 09/03/2013

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