02/11/2017

Rencontre avec Yvon Roy pour Les petites victoires

IMG_9012.JPGIl y a quelques jours, SambaBD a rencontré Yvon Roy, l'auteur du très émouvant Les petites victoires. A peine descendu de l'avion et entre deux rendez-vous importants, Yvon nous a très gentiment accordé un entretien d'une vingtaine de minutes dans lequel il revient sur la genèse de sa BD mais aussi sur les passages difficiles qu'il a dû traverser et revivre au moment de sa conception. Devant l'accueil qu'elle a reçu et le bien qu'elle fait aux familles atteintes, il est rassuré de voir que tout ça n'aura pas été vain.

 

 

Couv_304322.jpgSambaBD : Les petites victoires Est-il un livre totalement autobiographique ou partiellement romancé (en dehors des changements de noms) ?

 

Yvon Roy : C’est totalement autobiographique. La seule chose, parfois, pour permettre de faire des scènes plus courtes, je changeais le lieu où ça se passait. Ça me permettait de jumeler deux situations. Sinon, ça aurait fait 300 pages. En dehors de ça, tout ce qui est dans le livre a été vécu.

 

« Quand il y a de l’émotion de transmise, la connaissance devient plus intéressante à acquérir… »

 

SambaBD : Quelle est la genèse de ce projet ? Qu’est-ce-qui vous a donné l’idée de faire cette BD ?

 

Yvon Roy : En fait, ça date de l’époque où mon fils était beaucoup plus jeune. Au moment où j’ai commencé à avoir mes premières victoires avec lui, mes premiers succès. Les gens du milieu soignant se sont mis à me poser des questions. Comment se faisait-il que mon fils progressait comme ça ? Ils voulaient savoir ce qui se passait à la maison. Je leur ai donc donné des trucs que j’utilisais, que j’avais mis au point... Et ces professionnelles, éducatrices spécialisées, orthopédagogues, ont essayé ces trucs-là avec le même succès. Alors, l’une d’elles m’a dit : « il faudrait peut-être que tu écrives un livre, quelque chose, tout petit même, de façon à transmettre les connaissances que tu as acquises et que ça fasse partie de la somme globale des connaissances sur l’autisme. » Il s’agissait en fait de solutions qu’on ne connaissait pas, qui n’étaient pas enseignées mais qui fonctionnaient… et qui fonctionnaient vachement bien.

Les gens se sont mis à insister : « quand-est-ce que tu le fais ton livre ? » Malheureusement, pour moi, ça représentait l’obligation de me replonger dans le passé, dans les moments douloureux… J’avais plus ou moins envie mais je retardais constamment le projet jusqu’à ce que Régis (Loisel - NDLR) me dise : « Non mais ça suffit là, fais-en une BD ! » C'était le bon choix. Au départ, j’avais pensé à faire un petit fascicule avec du texte et quelques illustrations, donc très didactique. Mais quand Régis m’a parlé d’une BD en insistant : « Tes connaissances vont bien mieux passer comme ça. » j'ai réalisé qu'il avait raison. Pourtant, au début, ce qu’il proposait était, encore une fois, quelque chose de relativement technique. J’ai donc décidé de prendre des chemins de traverse et je me suis dit que j’allais faire carrément un roman graphique. Avec ça, une histoire pour que les gens RESSENTENT. Qu’il y ait de l’émotion de transmise. Quand il y a de l’émotion de transmise, la connaissance devient plus intéressante à acquérir, sinon ça peut être un peu sec.

 

SambaBD : On peut dire que du côté de l’émotion c’est parfaitement réussi.

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Et,sinon, Le Noir et Blanc est-il un choix pour cette BD ou travaillez-vous toujours ainsi ?

 

Yvon Roy : Je considérais que le dessin devait être en retrait par rapport au propos. La couleur aurait rendu ça trop… On serait trop rentré dans une histoire imaginée, ce que je ne voulais pas. Je voulais un côté un peu neutre.

 

«…les spécialistes l’avouent eux-mêmes : ils en connaissent peu sur l’autisme. »

 

SambaBD : Et quelle était votre intention en faisant cette BD ?

 

Yvon Roy : Premièrement, j’aurais aimé qu’on m’offre cette Bande Dessinée là quand j’ai eu le diagnostic.

 

SambaBD : Donc une aide, en fait ?

 

Yvon Roy : Disons, un témoignage d’un parent qui a exploré à fond. Pas juste un compte-rendu de « comment j’ai vécu ça, comment j’ai souffert ». Ça existe déjà, et en quantité… Non, plutôt un témoignage de « comment j’ai réussi à repousser l’autisme et comment j’ai décidé de plonger à fond dedans ». Parce que… c’est un défi que je me suis imposé… A un moment donné, on m’a dit que mon fils ne me ferait peut-être jamais de câlins, qu’il ne me regarderait sans doute jamais dans les yeux ! Et ça, ça m’a fâché. Je me suis dit : « mais attends là, tu me coûtes des mille et des cents en orthopédagogue, en orthophonie, etc… et pis moi je n’aurais pas de câlins en échange ? » Parce que c’est quand même notre récompense de parents, non ? Alors j’ai dit : « Non, ça ne fonctionne pas ça… ça ne fonctionne pas ! ». Et donc, à partir de ce moment-là j’ai décidé de considérer mon gamin comme un enfant avant de considérer qu’il était autiste. « T’es un gamin, t’as tout ce qui faut en toi ! Il faut juste que je sois plus patient qu’un parent ordinaire ». C’est tout. Et s’il y a une chose que je veux que les parents retiennent c’est bien ça. En fait, mon but, c’est de donner un coup de main, donner un petit morceau d’espoir, donner des pistes, ce que j’aurais tellement aimé avoir…. Si ça peut leur sauver du temps d’exploration et leur permettre ainsi d’intervenir encore plus tôt. Si ça peut les aider à obtenir des résultats encore meilleurs…

Ce que je fais avec ce livre-là, c’est que je donne la permission aux parents d’être les meilleurs pédagogues pour leurs enfants autistes. Parce que j’ai vu beaucoup, beaucoup de parents qui prenaient ce qu’on leur disait, la documentation, etc. comme une religion. Évidemment, on est porté à faire ça, on a affaire à des spécialistes… Sauf que les spécialistes l’avouent eux-mêmes : ils en connaissent peu sur l’autisme.

 

SambBD : Êtes-vous satisfait de l’accueil général de cette BD ?

 

Yvon Roy : Absolument ! Je suis très content. Il y a déjà plusieurs parents qui m’ont témoigné avoir essayé des trucs… Il y a une mère qui me disait, les larmes aux yeux, qu’après quatre jours seulement, après avoir lu le bouquin et commencé à travailler différemment avec son enfant, elle avait déjà des résultats.

 

SambaBD : Avec le recul, êtes-vous satisfait de cette BD parue il y a 5 mois déjà ?

                                                      

Yvon Roy : Non, je ne suis pas totalement satisfait parce que, évidemment, contrairement à une histoire imaginée, étant donné que c’est du vécu, il y a énormément de matériel… J’avais des pages et des pages de thèmes. Chaque thème a été traité, et certains thèmes par la bande, alors que j’en traite un autre. Ça a été un enchevêtrement pour réussir à faire passer toute l’information sans que ça soit lourd. Ça a été énormément de travail. Et, par le fait même, je n’ai peut-être pas mis autant de temps dans le dessin que je ne l’aurais voulu parce que je travaillais énormément sur le scénario. Ça m’a pris énormément de temps à faire que ce patchwork-là, parce que c’est vraiment un patchwork, devienne une histoire qui se suit et non un pavé syncopé.

 

SambaBD : D’autres BD vous ont-elles inspiré ?

 

Yvon Roy : Définitivement : L’ascension du Haut-Mal et Les pilules bleuesL’ascension du Haut-Mal c’est une œuvre immense, graphiquement, et puis… Lui il y a mis du temps au dessin.

 

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« Fais-toi une bulle avec ton enfant, à l’abri du regard des autres, à l’abri du jugement des autres. Isole-toi avec lui. Comprends-le. Agis ! »

 

SambaBD : Dans ce livre il n’y a pas beaucoup de références au Québec. Avez-vous pensé au lectorat Francophone et donc potentiellement européen ou est-ce juste le fruit d’une vision plus universaliste de votre part ?

 

Yvon Roy : C’est une vision universaliste. Je voulais qu’il n’y ait aucun marqueur important qui fasse qu’on puisse moins s’identifier. Je voulais que, quand il sera traduit en anglais un jour ou l’autre, il n’y ait pas de références culturelles qui soient dérangeantes pour le propos, qui viennent divertir du propos principal qui est : « Fais-toi une bulle avec ton enfant, à l’abri du regard des autres, à l’abri du jugement des autres. Isole-toi avec lui. Comprends-le. Agis ! »

 

SambaBD : Même si vous vous adressez à tout le monde, notamment aux parents, avez-vous des retours du milieu médical spécialisé par rapport à cette BD ?

 

Yvon Roy : Une chose est certaine, j’ai été surpris. Je pensais me faire rentrer dedans. Eh bien, pas du tout ! Pas du tout ! J’ai écumé l’Internet depuis sa parution et tous les commentaires sont positifs. Même de gens ayant des enfants autistes. Même de gens travaillant dans le domaine de l’autisme. Par ailleurs, le livre a été soumis à deux spécialistes par les éditions et tous les commentaires sont positifs. Tous, tous, tous… Je n’ai pas encore réussi à trouver un commentaire négatif… J’étais persuadé que ça allait arriver… Je me disais : « Je touche à quelque chose de tellement sensible. » Hé ben non, pas du tout. Le monde voit l’espoir que j’insuffle.

 

SambaBD : Ça semble pourtant logique mais c’est vrai que parfois, dans certaines professions, notamment dans le domaine médical, c’est un peu délicat, on peut vous reprocher d’empiéter…

 

Yvon Roy : Oui, oui… Ou simplement, parfois, un parent qui l’a eu très difficile et qui va dire : « Oh mais c’est facile, lui il l’a eu facile… », ce qui n’est pas vrai, parce que, au départ, mon fils était très affecté…

 

« …ta vie change et tu sais que ta vie ne rechangera pas dans l’autre sens. »

 

SambaBD : Et donc, à contrario, y-a-t-il eu des demandes d’interventions en milieu spécialisé pour étudier voire tenter de reproduire votre démarche, votre méthode, si on peut parler de méthode ?

 

Yvon Roy : Comme je l’ai dit, oui, il y a des éducatrices spécialisées qui ont reproduit en centre et qui ont eu les mêmes résultats. Pour le moment, beaucoup d’associations recommandent le livre.

Et c’est vrai que durant l’écriture, quand j’ai eu des moments de creux, des moments difficiles, parce que je devais revivre des moments que je n’avais pas eu le temps de vivre à l’époque…

 

SambaBD : Comment ça ?

 

Yvon Roy : Parce qu’on est dans l’action. T’as pas le temps de pleurer. T’as pas le temps de t’épancher. Tu dois… Tu te fais un visage puis tu vas au front. Mais quand j’ai fait le livre, ça a été pénible. Et tout ce qui me retenait à ça, toujours, c’était l’idée de parents qui… Ne serait-ce que par l’espoir que je donne, et peut-être les trucs aussi… Ne serait-ce que par le fait de leur dire : « étudie ton enfant. Ne prends pas les traitements génériques comme seuls traitements de ton enfant. » Et l’idée que des enfants et des parents puissent avoir une meilleure vie grâce à un livre, je me suis dit : « il faut que j’y aille, il faut que je le fasse. »

Parce que c’est trop dur. C’est horrible ! Ce diagnostic-là il est terrible ! Il y a un taux de suicide incroyable chez les parents d’enfants autistes. C’est terrible ! C’est une claque sur la gueule. Parce que ta vie change et tu sais que ta vie ne rechangera pas dans l’autre sens.

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SambaBD : C’est certain… Mais si l’on regarde vers l’avenir, avez-vous des projets actuellement ?

 

Yvon Roy : Oui, et curieusement, il se peut que je fasse un autre roman graphique autobiographique sur mon enfance. Parce que j’ai vécu une enfance atypique. C’était l’époque où la religion s’agrippait encore. La religion est partie beaucoup plus tard au Québec. Les lumières sont arrivées en retard chez nous. Il y avait beaucoup de sectes et j’ai donc grandi dans ce milieu-là, retiré des écoles, dans une secte.

Ou alors, carrément, m’évader dans quelque chose de complètement gore, complètement aux antipodes…

 

SambaBD : Avec un traitement graphique différent je suppose ?

 

Yvon Roy : Totalement ! (rires)

 

Odradek.

Commentaires

Bravo pour cette belle interview très instructive et touchante. Merci à Yvon Roy et à notre bon Odradek.

Écrit par : samba | 02/11/2017

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Merciiiiiiii :-)

Tout le plaisir fut pour moi qui ai eu le privilège de rencontrer Yvon.

Écrit par : Odradek | 03/11/2017

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Belle interview et sujet émouvant, félicitations.

Écrit par : JR | 04/11/2017

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Merci :-)

Écrit par : Odradek | 04/11/2017

Superbe interview d'un auteur qui ne l'est pas moins sur un sujet grave et touchant ♥

Écrit par : dgege | 05/11/2017

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