25/12/2012

LIVERFOOL - L'histoire vraie du premier manager des Beatles.

 

Couv_177310.jpg1212221359000001.JPGDessin : Vanders - Scénario: Gihef

Editions Emmanuel Proust

Collection Atmosphères

Sortie : 22/11/2012

112 pages

Prix conseillé : 21,00 €

ISBN : 9782848104140

Roman graphique, biographie rock, musique, Beatles

 

 

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Résumé (de l’éditeur): 1962... Le monde bouge sur le rythme endiablé de la chanson : « Love me Do ». C’est le premier 45 tours d’un groupe jusque là inconnu et au nom bizarre : The Beatles. La success story des quatre garçons de Liverpool peut commencer…
Mais dans l’ombre de cette réussite incroyable, un homme : ALLAN WILLIAMS. Cet homme d’affaires audacieux et promoteur d’événements du Merseyside, est le premier manager des Fab Four. C’est lui le premier à croire au potentiel rock des Beatles !
Oui, on ne le sait pas assez ! C’est ALLAN qui permet aux Beatles de jouer, des caves les plus sombres de Liverpool aux clubs huppés de Hambourg ! Instigateur d’un parcours chaotique, le groupe lui doit beaucoup.
Génie malchanceux ou formidable loser ? Voici l'histoire du manager aujourd’hui oublié qui a contribué à la légende du plus grand groupe de tous les temps.

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Mon avis : Cette histoire vraie mais romancée raconte le destin étonnant du premier manager des Beatles, Allan Williams. Gihef, dessinateur belge confirmé (Enchaînés, Haute sécurité,…), est le scénariste de cet album alors que le Lillois Damien Vanders (back to perdition, Welcome to hope,…) s’occupe du dessin. Gihef confirme ainsi qu’il se tourne de plus en plus vers le scénario (Mister Hollywood, Skipper,…).

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A la lecture de l’album, on sent directement que les auteurs sont des passionnés, des fans des « Fab’four » de Liverpool, les Beatles. Ils racontent cette histoire avec humour mais tout en veillant au respect des faits historiques. Ils se bornent à combler les vides en imaginant certaines scènes et en gardant ce caractère plausible de la narration. Le récit est enlevé, donne un sentiment de folie du moment mais aussi un sentiment de désenchantement dans le chef d’Allan Williams qui est conscient d’être passé à côté de quelque chose d’énorme. Maintenant, il gagne sa vie en racontant son aventure avec les Beatles, moyennant payement de quelques livres sterling et  de moult verres dans les bars de Liverpool. Un destin un peu triste qu’on pourrait paraphraser par la chanson « The fool on the hill » des mêmes Beatles, un livre sur Allan Williams porte aussi ce nom.

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Au niveau du dessin, Vanders a réalisé un beau travail graphique, entre l’encre noire et la couleur sépia, sombre, qui rappelle beaucoup les photos d’époque. On se croit dans un film des années ’60 de la BBC avec ce grain de folie de l’époque du « singing Liverpool ». La ville est très bien rendue également. Les auteurs se sont très bien documentés pour nous offre un album remarquable et qui tient la route. A noter qu’en fin d’album, les auteurs nous proposent un « Met king Off », une annexe qui nous décrit le périple des auteurs à Liverpool sur les lieux de la légende.

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En conclusion, ce biopic très documenté nous fait découvrir une ville et les débuts du groupe mythique, les Beatles. Vraiment bien foutu cet album. Pour les amateurs de musique, des Beatles et d’une (belle) histoire romancée, cet album sera un livre à lire et à garder dans sa bibliothèque !

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Pour en savoir plus, le site de l'éditeur: ICI

 

Graphisme :   8,5/10

Scénario :     8,5/10

Moyenne :     8,5/10

 

Capitol.

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21/12/2012

L'EPERVIER - Tome 8: Corsaire du Roy.

Couv_170894.jpgPlancheA_170894.jpgDessin & Scénario: Pellerin

Editions Quadrants

Sortie : 01/11/2012

46 pages

Prix conseillé : 13,95 €

Aventure, Histoire, Marine.

 

 

Résumé (de l’éditeur): Sur ordre du roi Louis XV, le corsaire Yann de Kermeur prend la suite d’un espion sauvagement assassiné au Canada. Sa mission ? Démêler les tensions explosives qui règnent entre Britanniques, Français et Indiens… bien que l’intrépide marin brestois ignore encore tout de ces vastes contrées ou de ses indigènes ! Mais les possessions du royaume de France au Canada sont en jeu, et les Anglais des ennemis redoutables… Après les perfides intrigues de la Cour de Versailles, après maints dangers et attentats évités de justesse à Brest, Yann parvient enfin à quitter le port.
Le voici, pour l’heure, naviguant en compagnie d’hôtes mystérieux dont on ne sait ce qu’il faut en attendre ou redouter ! D’où viendra le prochain danger ?

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Mon avis : Second tome du second cycle de l’Epervier. Yann de Kermeur est toujours dans les problèmes ! Il essaye d’appareiller pour le Canada mais cela complote ferme pour l’empêcher de partir, pour savoir également quelle est sa mission. Lui-même ne sait pas vraiment ce qui l’attend. D’où beaucoup de questions, beaucoup d’inconnues…Le lecteur ne peut y répondre si ce n’est d’attendre le tome suivant !

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Au niveau du dessin, cela reste toujours aussi bien. Toujours autant de précisions dans le trait. Versailles, Brest, les bateaux et les gréements sont parfaitement rendus. En plus de cela, la couleur est extraordinaire pour rendre la splendeur de Versailles. C’est du beau travail graphique comme à l’accoutumée.

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Le scénario est tarabiscoté. Beaucoup d’éléments et de nouveaux personnages entrent en jeu. Le lecteur doit se fier au scénario et suivre la piste qui lui est tracée. Cet album est un épisode de mise en place de l’intrigue. Il peut paraître à certains un peu ennuyeux mais il a une raison d’être, une position clé pour la suite du récit.

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En conclusion, j’ai bien aimé la lecture mais j’ai fermé l’album avec un sentiment de trop peu. Ce n’est pas dû à une faiblesse du scénario mais il faudra simplement attendre la suite qui a des chances d’être passionnante. Pas besoin d’un long discours pour convaincre les convaincus. Les amateurs de la série n’auront pas attendu ma chronique pour se jeter sur ce tome 8 de l’Epervier !

 

Graphisme :   8,0/10

Scénario :     8,0/10

Moyenne :     8,0/10

 

Capitol.

Capitol, L'Epervier, Pellerin, Quadrants, 8/10, Aventure, Histoire, Marine, 11/2012

17/12/2012

MOI RENE TARDI, PRISONNIER DE GUERRE AU STALAG IIB - Tome 1.

Couv_175323.jpgPlancheA_175323.jpgDessin & scénario: Jacques Tardi

Editions Casterman

Collection : Univers d’auteur

Sortie : 21/11/2012

188 pages

Prix conseillé : 25,00 €

ISBN : 9782203048980

Histoire, 2e guerre mondiale, biographie romancée.

 

 

Résumé (de l’éditeur): « Nous nous étions battus, mon mécano et moi. Nous avions reçu l’ordre de détruire l’ennemi. Nous avions obéi…Oui, nous nous étions battus, et ce 22 mai 1940, un mercredi, douze jours après l’offensive, au petit matin, à l’orée d’un bois, nous venions d’être faits aux pattes. C’était à Mons-en-Chaussée, près de Péronne, dans la somme. Mon père avait été blessé dans ce coin, vingt cinq ans plus tôt. Moi, j’avais vingt-cinq ans et je venais de recevoir comme un coup de massue derrière la tête. »

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Mon avis : Il s’agit probablement de l’album marquant de cette fin d’année 2012. La sortie d’un Tardi est toujours un événement. Mais en plus, il s’attaque à la seconde guerre mondiale et plus particulièrement à l’histoire de son père René Tardi, sur base de carnets qu’il a rédigés. Fini la guerre 14-18 de son grand-père, il nous parle maintenant de son père, pilote de char dans l’armée française et surtout prisonnier au stalag 2B. Il s’agit du premier tome qui comporte 188 pages, un album volumineux mais qui vaut vraiment la peine d’être lu.

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En plus, Tardi met beaucoup de lui-même dans ce nouveau projet qui devrait durer plusieurs tomes. C’est lui qui a poussé son père à raconter son histoire de façon chronologique et par le détail. Mais pris par le travail, d’autres projets, il le laisse de côté. Son père René Tardi décède en 1986. Vient enfin le moment, il y a peu de temps, où Jacques Tardi reprend en main le projet. Il se rend compte alors qu’il aurait pu poser beaucoup de questions à son père qui n’auront jamais de réponse. Pourquoi a-t-il occulté certains faits et mis en lumière d’autres? Jacques Tardi va essayer de compléter le récit par des recherches documentaires mais on sent que Tardi a des remords. Il a l’impression d’avoir raté en quelque sorte un rendez-vous avec son père par pudeur, manque de communication, à cause du non-dit, des silences qu’on n’ose interrompre.

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Elément supplémentaire, Tardi se met en scène dans la narration. Il se tient presque en permanence près de son père, au sein de l’action, et lui pose les questions qu’il aurait probablement eu envie de lui poser. L’auteur essaye d’y répondre par un dialogue fictif mais plausible. Ce qui est encore plus troublant, c’est qu’à l’époque Jacques Tardi n’est pas encore né mais qu’il se représente comme un jeune garçon d’une dizaine d’année. Le lecteur retrouve donc le jeune garçon qui doit encore apprendre de la vie mais qui pose des questions dérangeantes à son père. René Tardi, avec son expérience et ses rancoeurs, n’a pas toujours envie de répondre. Tardi fait une psychanalyse de lui-même. Je suis persuadé que cet album fera l’objet de commentaires de psychanalystes, de psychologues et qu’ils trouveront beaucoup à redire. Mais, j’estime que la démarche est remarquable et demande beaucoup d’introspection. Cet album lui servira aussi dans sa recherche personnelle, son trajet de vie. Tardi nous parle d’un sujet important dans la vie de chacun, c’est la relation père-fils. Elle oriente souvent toute une vie.

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L’histoire en elle-même raconte dans ce premier tome l’avant-guerre, les préparatifs puis la campagne désastreuse de mai 1940, la détention dans le Stalag 2B. Le tome se termine sur le départ du camp à l’instigation des Allemands devant l’avancée des troupes russes.

 

Le dessin de Tardi est égal à lui-même. Il emploie beaucoup de grandes cases. Le rythme est de trois cases par planches qui donne une impression de linéarité mais permet aussi à l’auteur de soigner les détails. Il n’est pas toujours évident de raconter une détention, qui reste dans un endroit clos et donc restreint.

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Les enfants de Tardi se sont aussi impliqués dans le projet. Sa fille Rachel s’est occupée  de la mise en couleur et son fils Oscar de la recherche de documentations, de photos. Pour les couleurs, Tardi a voulu éviter le noir et blanc sans tomber dans la couleur classique, d’où une gamme de couleurs grises. Je comprends tout à fait la démarche. Je pense que l’emploi de la couleur est important mais tout a fait homéopathique. Quand je lis  que l’album a eu le Prix de la mise en couleurs au Festival de Solliès-Ville en 2012, je me dis que soit les organisateurs ont voulu rendre hommage à un grand auteur qui s’est donné la peine de se déplacer au festival, soit on frise le ridicule car ce travail de la couleur ne vaut pas un prix, même si  la démarche est minimaliste, réfléchie et assumée.

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En conclusion, cet épais album est réellement un des meilleurs albums de Tardi tant au niveau du scénario, du dessin que de l’investissement personnel. La lecture demande du temps, une certaine implication, une attention soutenue. Mais le témoignage est beau et passionnera tous les amateurs d’histoire et de la seconde guerre mondiale. Incontournable !

 

Graphisme :   8,0/10

Scénario :     9,0/10

Moyenne :     8,5/10

 

Capitol.

Lien vers la page internet de l'album (casterman): ICI.

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14/12/2012

INTERVIEW FRANCOIS BOUCQ.

boucqfrancois-I158x205.jpgA l’occasion de sa visite à Bruxelles le 5 décembre 2012, en collaboration avec la galerie Champaka où il expose ses planches, SambaBD a pu rencontrer François Boucq, une grande figure de la bande dessinée franco-belge. Très décontracté et plein d’humour, il nous a consacré près d’une demi-heure pour aborder avec lui son actualité et sa façon de travailler. Rappelons qu’il sort en même temps dans les librairies le tome 5 de Jérôme Moucherot  « le manifeste du mâle dominant » (Le Lombard) et le tome 8 de Bouncer « To Hell » (Glénat)

 

SambaBD : Dans la vie, pour paraphraser cet album de  Jérome Moucherot, êtes-vous un mâle dominant ou un canari inhibé ?

 François Boucq : J’oscille entre l’un et l’autre. Quand je me retrouve « canari inhibé », j’ai envie de devenir « male dominant et inversement. Quand je me sens « male dominant », je me dis : « non, il ne faut pas exagérer », je préfère redevenir un canari…

SambaBD : Est-ce que vous êtes plus mâle dominant avec « Moucherot » et canari inhibé avec « Bouncer » ?

François Boucq : (Rire) La aussi je panache ! Il faut réussir à faire cohabiter les deux…

SambaBD : Je viens maintenant vers les liens communs entre les deux albums.

Couv_175099.jpgCouv_172247.jpg« To hell » est publié chez Glenat. « Jérome Moucherot » passe de Casterman au Lombard. Pourquoi ce double changement de maison d’édition ? Etes-vous sûr que vos lecteurs vont vous suivre ?

François Boucq : Je crois que les lecteurs suivent plutôt les personnages que l’éditeur. Je crois que c’est plutôt comme cela que cela se passe. Il s’avère que j’aime bien de travailler avec des éditeurs qui ont une certaine envie de relations, un certain élan à vouloir travailler avec moi. Chez le Lombard, cela se trouvait bien et chez les Humanos, j’ai toujours aimé travailler pour les Humanos, sauf qu’Alejandro (Jodorowsky) lui préférait changer. On s’est bien entendu avec Glénat et donc naturellement on est allé vers eux.

 

SambaBD : Au niveau de la colorisation, vous faites appel  pour les deux albums à Alexandre Boucq. Qui est-il ? Qu’est ce qui a fait que vous avez fait appel à lui ?  Est-ce que c’est compatible pour un coloriste  de passer de l’un à l’autre car se sont deux colorisations tout à fait différentes ? Les deux albums ont une colorisation tout à fait différente. Bouncer est dans la retenue, des couleurs plus sobres et naturelles, Moucherot est dans le délire.

François Boucq : D’abord, le problème du coloriste. Il faut avoir un coloriste fiable. Quand on a besoin d’un coloriste, il faut qu’il puisse intervenir dans les délais qu’on a en édition. Il faut qu’il puisse faire le travail de façon à ce que l’album sorte au moment qu’on a prévu. Parfois les coloristes avec lesquels j’ai travaillé m’ont dit à la dernière minute : « non, je ne peux pas travailler avec toi parce que je tiens à un autre travail que j’ai commencé ».Il s’avère que la conjonction a fait que mon filleul qui a eu une formation de graphiste, m’a demandé si il pouvait faire les couleurs pour moi. Et je me suis dit : pourquoi pas ?  « OK, on peut essayer ».Il y a eu une petite période où j’ai contribué à le former et ensuite on s’est mis à travailler sur le Moucherot. Et au moment où il fallait réaliser le Bouncer, j’avais du mal à trouver le bon coloriste et je me suis dit : « on va faire une tentative avec lui. Pourquoi pas ? » En même temps, je travaille dans le même espace. Moi, je suis à l’étage et lui est au rez-de-chaussée Donc, je peux tout de suite intervenir si nécessaire pour corriger  et faire en sorte que ce soit la couleur la meilleure en fonction des exigences.

SambaBD : Je suppose que vous travaillez par ordinateur ?

François Boucq : Il est devenu difficile de trouver un coloriste qui ne travaille pas par ordinateur. En plus lui, il a de grosses facilités avec l’ordinateur et ça me permet à moi aussi de pouvoir corriger plus facilement grâce aux « vertus » de l’ordinateur, si on peut dire…

SambaBD : Pages 46-47 du Moucherot, vous avez fait deux planches extraordinaires. Est-ce que cela prend beaucoup de temps ? Ou, est-ce du copier/coller ?

François Boucq : Non, non, non. Il n’y a pas une tache qui a été mise là-dessus que je n’ai pas mis pour elle-même. Ce n’est pas un tampon. Chaque tache a été faite à la main.

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SambaBD : Cela vous a pris combien de temps ?

François Boucq : En fait c’est beaucoup plus rapide de faire ça (rires)

SambaBD : Quand on voit le travail, on se dit : «  soit il est maso sur les bords, soit chez lui, il a ça partout sur les murs. »

François Boucq : Non, il faut les faire chacune et je ne sais plus trop combien de temps il m’a fallu pour le faire.

SambaBD : Et votre neveu n’a pas trop râlé pour faire la couleur ?

François Boucq : Non, pour lui, il suffit qu’il fasse une couleur en aplat. C’est facile. Tout le travail a été fait au noir et blanc.

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SambaBD : Quelle est votre technique de dessin ? Comment fonctionnez-vous ?

François Boucq : Moi, je travaille directement sur la planche. Je prépare dans ma tête ce que je veux dessiner et ensuite je vais directement sur la planche définitive.

SambaBD : Ici, quand on voit les planches exposées, on ne voit pas beaucoup de repentir. Chez certains, on a des collages, du Tipp-ex, … Ici, c’est propre, c’est nickel. Vous travaillez toujours comme ça ?

François Boucq : Je pars du point de vue, en tout cas tout ce que j’ai essayé de faire jusqu’à présent, que c’était pour faire en sorte de trouver le trait juste et de le mettre au bon endroit. Le travail de toutes ces années, fait que j’ai engrangé une expérience qui fait que je peux beaucoup plus facilement aller à l’essentiel et ne pas avoir des tâtonnements. Tout le travail consiste à bien préparer dans sa tête avant. Quand on a bien préparé tout ce qu’on veut raconter, c’est relativement naturel de dessiner.

SambaBD : En regardant vos anciens travaux, j’ai l’impression que votre trait s’est affiné, simplifié, s’est défait de pas mal de traits parasites, de scories. Si je compare l’apparence de Jérome Moucherot, au départ, c’est un monsieur âgé. Là, dans le dernier tome, il a été complètement « lifté » et semble beaucoup plus jeune, dynamique et positif qu’à ses débuts.

François Boucq : Ce sont des liftings qui ne coûtent pas très cher… (Rires)

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SambaBD : Quelle est votre impression personnelle sur l’évolution de votre dessin ? Avez –vous beaucoup progressé ? Est-ce une progression linéaire ?

François Boucq : Il y a des périodes qui sont des seuils qu’on passe. J’ai eu une première période où il a été très difficile pour moi de dessiner parce que il fallait que je conquière tous les arcanes du réalisme. Quand cela a été fait, ensuite c’était beaucoup plus facile de dessiner. Aujourd’hui, je dirai que je n’ai presque plus de période pénible en terme de dessin. Le dessin est un plaisir perpétuel mais le plus difficile c’est : « quoi raconter ? ». Ca, c’est le plus important, c’est de définir précisément ce qu’on veut raconter. Après, le dessin va tout seul.

SambaBD : Sur Jérome Moucherot, vous êtes votre propre scénariste et vous vous en tirez très bien. Pourquoi alors travailler avec Jodorowsky (Bouncer) ou Sente (Janitor) ? Est-ce pour vous un luxe ou une nécessité ?

François Boucq : C’est un plaisir ! Celui de partager la même histoire. Donc de se la raconter l’un à l’autre. Et j’ai plutôt choisi le registre réaliste pour travailler avec d’autres  parce que je pense que le registre réaliste en ce qui concerne les intentions, le contenu de l’histoire, c’est bien de pouvoir l’éprouver à d’autres. Il faut constamment  vérifier avec l’autre la possibilité de ce qu’on est en train de raconter. Donc à deux  c’est beaucoup plus facile. Alors que l’humour, je préfère le faire seul dans la mesure où c’est difficile de faire de l’humour à plusieurs. On a toujours quelqu’un qui va dire « oh non c’est pas drôle ». J’essaye d’éprouver mes situations humoristiques avec d’autres, bien sur, mais  je préfère les concevoir seul. A ce moment là, j’ai la totale liberté d’aller jusqu’au bout d’une absurdité, par exemple. C’est plutôt comme ça que je vois les choses.

ajodorowsky.gifSambaBD : La question « bateau » : comment se passe la collaboration avec le très prolifique et très fou Jodorowsky ?

François Boucq : C’est d’abord une amitié, on s’entend bien. Ensuite, cela se fait d’une manière assez collégiale. On commence d’abord par discuter ensemble. Qu’est ce qu’on va raconter ? Où est-ce qu’on en est, par exemple, quand une histoire est en cours et comment on peut la développer ? Et surtout comment faire en sorte de surprendre  le lecteur. Il n’y a rien de plus facile que d’employer des clichés de narration, des clichés qu’on trouve partout. Faire une histoire à la manière de Tintin, on a tous les clichés. L’objectif, et ça c’est intéressant, lorsqu’on va vers quelqu’un, surtout pour une histoire réaliste, un thriller ou un western, c’est  de se dire que ça, ce n’est pas quelque chose que l’on a déjà vu quelque part. Des fois, on a tellement vu de films, tellement lu de bandes dessinées, que  naturellement il y a des choses qui vont aboutir qui sont déjà vues. Et alors il faut à chaque fois essayer de piéger le « déjà vu » de façon à ce que ce soit quelque chose de totalement neuf. C’est la grosse difficulté. On essaye dans les discussions qu’on peut avoir de faire en sorte de ne pas se répéter et de ne pas non plus redire des choses que d’autres ont dites.

SambaBD : A ce moment , la création est jubilatoire ?

François Boucq : Quand je trouve une bonne idée, c’est bien. Quand on trouve par exemple la fin du Bouncer, dans la bagarre avec l’ours, quand on trouve la manière qu’il aura de vaincre l’ours, c’est complètement cohérent et jamais personne n’a fait cela. Ça, c’est notre coup !

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SambaBD : C’est un peu gore…

François Boucq : C’est gore mais c’est fort. Attention, que ce soit dans l’humour ou le western, ce n’est pas neutre pour le lecteur. Il faut que ce soit quelque chose de pas mal qui vienne le chercher, là où il ne s’attend pas être emporté. Quand on arrive à avoir des idées comme ça, on est content. Mais, il faut chercher, repasser ça dans sa tête.

SambaBD : Pour aborder Bouncer, Je dois reconnaître que lors de la sortie de cette nouvelle série, j’ai zappé et je me suis dit « encore un western ». Pourtant vous avez fait votre trou et la série est un succès. Un collaborateur du site me résume son avis comme suit : « C’est un superbe album dans la droite ligne de la série. Du western très violent et sans doute proche de la réalité. L’absence de loi ou tout au plus une interprétation très personnelle des textes par les protagonistes, la cupidité, la folie, la stupidité, enfin toutes les tares de l’homme sont très bien rendues. On descend dans les égouts de l’humanité ». Alors j’ai deux questions plus spécifiques…

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En 2004, il y a eu la publication du Bouncer tome 1 et 2 aux USA chez Humanoids/DC Comics. Qu’en pensez-vous ? Heureux ? Ca marche ? Pas beaucoup d’auteurs peuvent se vanter d’avoir été publié dans le sens Europe-USA. DC a-t-il décidé de continuer la publication ?

François Boucq : Oui, oui, bien sûr. Si cela marche, vous savez, c’est des tirages beaucoup moins importants qu’ici en Europe mais sur le public qui est intéressé par la manière qu’on a de traiter la bande dessinée, oui cela marche.

SambaBD : Le tirage de tête de Bouncer sera imprimé et en vente avant Noël ?

François Boucq : Oui, oui, bien sûr. Il est en cours d’impression.

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SambaBD : Je repasse maintenant sur Moucherot. Quand je lis cet album, très réussi, j’ai cependant l’impression par moment qu’il s’agit d’un condensé, d’un état des lieux ou d’une mise au net non définitive du personnage de Jérome Moucherot. Par moment, j’ai eu même l’impression de « déjà lu ». J’ai été alors revoir dans ma bibliothèque et j’ai ressorti « Les pionniers de l’aventure humaine » paru en 1984 dans la collection « Studio à suivre ».Tout y est déjà, même de façon anecdotique : L’esquimau, les bodybuilders, Jérôme Moucherot (un chapitre), Léonard de Vinci, L’explorateur à vélo, à mi chemin entre le professeur de la rubrique à brac et le docteur livingstone. J’ai aussi trouvé dans le DBD n°22 qui vous est consacré qui date d’avril 2004, je retrouve page 31 des cases qui ressemblent furieusement à la planche 16 du « manifeste du mâle dominant ».

1212081614590001.JPG1212081617580001.JPGFrançois Boucq :Ca, c’est fait exprès.

SambaBD : Pourtant vous les avez retravaillées !

François Boucq : En réalité, je n’avais plus les originaux et je voulais les intégrer dedans parce que j’aimais bien l’idée mais il a fallu que je les redessine. Mais c’est une bonne idée. Quand elles ne sont pas reconnues, il vaut mieux les refaire.

SambaBD : Quel est votre regard sur le marché actuel de la BD et sur votre carrière en général ? On parle de surproduction ?

François Boucq : Moi, je ne suis pas en surproduction (rires). Je pense qu’il y a globalement une surproduction qui va avoir forcement des effets nocifs. Les premiers, c’est d’abasourdir le lecteur. De faire en sorte que le lecteur ne se reconnaisse plus dans un marché aussi prolifique. Comment est-il conseillé ? Il n’est plus guerre conseillé par les libraires qui n'ont plus le temps de lire les bandes dessinées, de sélectionner eux-mêmes les bandes dessinées qu’ils ont envie de faire acheter à leur public, à leur client. Ensuite, c’est le désarroi de beaucoup de jeunes dessinateurs qui arrivent en pensant pouvoir vivre de la bande dessinée. Ils arrivent parfois avec une expérience qui n’est pas suffisante pour faire une narration. Ils peuvent avoir un bon dessin, ce n’est pas la question. Il faut faire en sorte d’avoir un beau dessin mais aussi un dessin domestiqué pour faire de la bande dessinée, pour raconter une histoire, ce qui est différent. Parfois, on a des bons dessinateurs qui mettent bien les cases les unes à côté des autres mais cela ne marche pas. « Je ne comprends pas… ». Pourtant le dessin semble bien, pourtant l’aspect extérieur semble bien aussi mais ce n’est pas de la bande dessinée parce que le dessinateur n’a pas encore maîtrisé la matrice de la bande dessinée. Ce dessinateur sur le marché ne va sans doute pas avoir le succès qu’il aurait escompté parce qu’il pensait que c’était beaucoup plus facile de faire de la bande dessinée. Celui là va être dépité, va arrêter la bande dessinée. Et au lieu de fabriquer des nouveaux auteurs à moyen ou long terme, je pense que pour faire un bon dessinateur de bande dessinée il faut une quinzaine d’années, ils n’auront donc pas le parcours suffisant pour pouvoir faire une bande dessinée correcte à terme. Donc, ceux-là vont disparaître. On a vu des séries qui commençaient puis s’arrêtaient au tome 1 ou 2. On va avoir dans les années qui vont venir des carences en véritables auteurs de bande dessinée parce qu’on aura des gens démobilisés par amertume, par non reconnaissance du public. Les éditeurs sont en partie responsables. Il faudrait qu’ils soient mieux conseillés et qui peut mieux conseiller un éditeur qu’un auteur déjà confirmé? Mais ils ne sont pas prêts pour ça.

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SambaBD : Quels sont vos projets en cours ?

François Boucq : Un Bouncer, un Janitor, un Moucherot et un quatrième projet en cours…Il me faut 6 mois pour mener à bien un album. Pas plus, c’est ça l’expérience…

Interview réalisée par Capitol pour SambaBD. Remerciements à François Boucq pour sa disponibilité et son humour.

Lien vers le page internet de Jerôme Moucherot - Tome 5: ICI.

Lien vers la page internet de Bouncer -Tome 8: ICI

Lien vers la galerie Champaka à Bruxelles: ICI.