15/12/2011

GASTOON, TOME 1, GAFFE AU NEVEU!

 

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La critique des gaffes de Gastoon… ...et état des lieux de la bande dessinée dite « de  papa ».

 

 Voici Gastoon, un jeune écolier qui fait preuve de débrouillardise. Il ne manque pas une occasion de faire des farces et des bêtises mais surtout de se confronter à Monsieur Lemat (pion de l’école qu’il fréquente) dont il ne supporte pas les incivismes. Ce premier tome abrite  de nombreux messages écologistes et quelques gadgets de son oncle…Gaston. Car Gastoon n’est autre que le neveu de Gaston Lagaffe, le célèbre antihéros flemmard issu du génie du maitre de la bande dessinée André Franquin qui marqua de nombreuses générations au détriment des nerfs de Fantasio, Prunelle, Monsieur De Mesmaeker (et ses fameux contrats), ainsi que de beaucoup d’autres.

 

Gastoon est-il l’enfant légitime d’André Franquin ou un neveu marketing ?

La question est lancée…


 A la découverte de cet album, l’envie de crier  à la haute trahison se fait ressentir. Mais qui a osé toucher à Gaston ? Yann, scénariste très connu qui a l’habitude de prendre en mains de grands personnages de la BD franco-belge (Lucky Luke, Spirou, Marsupilami,…), est accompagné de Jean (scénario) et Simon (dessin) Léturgie, père et fils. Ces derniers sont les auteurs, entre autres, de Spoon et White (déjà en collaboration avec Yann). Jean Léturgie est un ancien collaborateur d’André Franquin. Il travaillait sur le scénario de Les Tifous dessin-animé du début des années 90 créé par Franquin. Donc, les deux hommes se sont côtoyés, et ce sont d’ailleurs ces rencontres qui vont influer sur le destin de Simon Léturgie. Voici un extrait d’une interview que ce dernier donna pour le site officiel: " Jean, mon père, réalisait une interview d'André Franquin lorsque j'étais enfant. Je l'accompagnais et j'ai donc eu l'immense bonheur de le rencontrer. Dans sa très grande gentillesse, André Franquin me faisait de petits dessins pendant qu'il répondait aux questions. C'est là et grâce à Franquin qu'est née ma vocation. Plus tard, lors d'une séance de travail sur les tifou à laquelle j'assistais, j'ai pu montrer quelques pages au Maître qui m'a dit que je serai dessinateur de bandes dessinées. J'avais 15 ans, j'étais sur un nuage!".  Gastoon, même s’il n’avait pas encore de nom à l’époque, est un personnage créé et dessiné à trois reprises par Franquin pour des publicités. Il faut également savoir qu’il aurait évoqué, lui-même, la possibilité d’une série sur le neveu de Gaston.

 Tout ceci fleure bon l’album « hommage » plein de respect pour le grand maitre de la BD . Poudre aux yeux ? Même si les trois auteurs semblent vénérer Franquin, cet album ressemble énormément à un objet marketing. On est tout de même chez Marsu Productions qui n’est pas un petit éditeur indépendant.  Site officiel, page facebook et Twitter, Gastoon a eu droit à une sérieuse campagne de lancement (avec, notamment, une collaboration avec le journal « Le Soir »).  Alors, légitime ou marketing ? La réponse se situe probablement entre les deux.

 

 

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Les Tifous, personnages de dessin animé créés par Franquin au début des années 90.

 

 

 Malheureusement, malgré l’admiration des auteurs, cet album est un échec cuisant. Non pas parce qu’il reprend un personnage de Franquin, mais parce qu’il manque d’originalité et d’inspiration. Les gags sont de qualité très inégale. Gastoon a beau ressembler à Gaston Lagaffe, l’humour du premier est loin d’atteindre le niveau du deuxième. Pourtant, ce n’est pas faute d’essayer. Les fameux gadgets de son oncle sont présents dans certains gags mais la magie n’y est pas. On retrouve la tête-de-turc sous les traits de Monsieur Lemat, rôle tenu par Fantasio puis Prunelle dans Gaston, mais on a affaire à une pâle copie. Tout Gastoon est un duplicata façons « mini » de Gaston. Les personnages secondaires subissent ce mauvais traitement, on retrouve (en version mini) Jules de chez Smith en face, M’oiselle Jeanne et Monsieur de Mesmaeker. Gaffe au neveu ! est un album qui se cherche, qui hésite, sans jamais trouver sa propre voie. Même le dessin est hésitant. Deux choix s’offraient au dessinateur, soit il singe le trait de Franquin (comme Batem le réussit sur la série le marsupilami), soit il affiche clairement sa propre marque (comme Munuera avec P’tit Boule et Bill) mais Simon Léturgie joue entre les deux et finit par donner à son dessin une impression de copie ratée.

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Les successeurs des grands auteurs sont-ils condamnés d’avance ?

Pas forcement.


 
Spirou vers la modernité.jpg L’idée de toucher au personnage de Franquin n’inspire pas immédiatement notre respect. Pourtant, d’autres s’y sont déjà frottés avec succès, le petit Spirou a réussi le transfert en jouant habilement sur le contraste (Le grand Spirou est le héros d’innombrables aventures alors que le petit Spirou devient un antihéros espiègle). Les auteurs de ce succès, Tome et Janry, ont réussi ce que beaucoup d’autres n’ont pas osé faire, s’affranchir du lourd bagage porté par le personnage et repartir d’une feuille blanche (ou presque). Le petit Spirou a popularisé ce qui va devenir du pain béni pour les éditeurs, utiliser des noms de personnages connus au travers de plusieurs générations pour lancer de nouvelles séries. Ainsi, l’enfance de Lucky Luke est contée dans Kid Lucky, celle de Lanfeust de Troy dans  Les gnômes de Troy et les petits du marsupilami donnent Marsu kids.  Et même des auteurs comme Manu Larcenet et Joan Sfar (qui ne sont pourtant pas de la même école) sortiront, respectivement, La jeunesse de Bill Baroud et Petit Vampire. Dans un même temps, ces éditeurs poursuivent les séries de grands auteurs décédés (Peyo, Roba, E. P. Jacobs, etc). La qualité n’est pas toujours au rendez-vous ; on peut même parler de sabotage de certaines séries phares par des auteurs moins inspirés (sauf Uderzo qui a préféré ruiner Astérix lui-même de son vivant) mais les ventes sont là. En 2010, le top 20 des meilleurs ventes de livres en français comptaitP’tit Boule et Bill.jpg cinq bandes dessinées belges dont, en numéro un, Blake et Mortimer (le tome 2 de La malédiction des trente deniers est tiré à 450.000 exemplaires) et Lucky Luke (Lucky Luke contre Pinkerton est tiré à 470.000 exemplaires) en dix-septième position.

 

 L’une des récentes parutions sort plus habilement son épingle du jeu. P’tit Boule et Bill (déjà deux tomes chez Dargaud), bande dessinée pour très jeune publique, fait preuve de beaucoup d’originalité et est servie par un dessin complètement dégagé du trait de Roba. Dans un même temps sort l’album Spirou vers la modernité de Serge Clerc. Un recueil d’illustrations qui ont pour objet de revisiter le mythe Spirou et de le confronter à de grandes figures de l’art du XXème siècle tel que Picasso ou Kandinsky. Cet ouvrage est édité par Dupuis en parallèle d’une exposition qui se tenait à Bruxelles jusqu’au 11 décembre. Ces exemples illustrent très bien le coté intemporel de ces personnages qui ne sont pas condamnés à mourir avec leurs auteurs car ils appartiennent au public qui les a faits grandir.

 


La bande dessinée de papa au cinéma? M'enfin!

 

 La BD au ciné ? Rarement une franche réussite. Même si l’exemple récent de Tintin et le secret de la licorne est très nettement positif, les adaptations au cinéma des héros franco-belge se soldent souvent par un échec soit au box-office, soit critique (voire les deux). Les précédentes adaptations de Tintin au cinéma en sont l’illustration. Même Gaston Lagaffe avait été adapté en 1981 dans un film qui, de l’aveu de tous, était totalement raté (Franquin lui-même dira qu’on ne peut qualifier le film de « bon »).  Et l’avenir ne s’annonce pas plus rose. Après avoir vu les Schtroumpfs débarquer à New-york au cinéma (autant envoyer Martine chez les moines Shaolin pour apprendre le kung-fu), Benoit Brisefer devrait débarquer sur nos écrans en 2013 dans l’adaptation de son premier album, les taxis rouges. Le film sera en prise de vue réelle accompagné d’effets spéciaux 3D. Dans un avenir plus proche, le marsupilami passera faire « Houba ! » sur nos écrans dans un film d’Alain Chabat (déjà réalisateur du seul film d’Astérix réussi sur un total de trois, qui va bientôt passer à quatre) en 2012. Et à cette heure, un deuxième volet des aventures de Tintin au cinéma est confirmé avant même la sortie du premier aux Etats-Unis. C’est Steven Spielberg qui restera aux commandes et non Peter Jackson comme initialement annoncé. Nos écrans de cinéma ne vont pas avoir l’occasion de refroidir.  

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 En bref, la bande dessinée de papa 2.0. a encore de gros efforts à faire et Gastoon ne représente finalement qu’une goutte d’eau dans l’océan d’adaptations/successions qui tire à blanc.    

 

 

Gastoon...


Le + : trois auteurs en admiration devant leur maître Franquin.

 

Le - : un album qui se cherche aussi bien au niveau des gags que du dessin mais notre patience est épuisée bien avant la fin.

 

 

Infos en vrac

Série

Parution : août 2011

Prix : 10,45 euros

Editions : Marsu productions

Dessin : Simon Léturgie

Scénario : Yann et Jean Léturgie

D’après un personnage créé par André Franquin

www.gastoon.net

www.marsupro.com


Et pourquoi pas...

 

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 Monsieur William

07/12/2011

Pendant ce temps à WHITE RIVER JUNCTION

whire river.jpg   Les chroniques d’un voyage du dessinateur et scénariste Max de Radiguès sur le continent américain.

   L’auteur Max de Radiguès est invité à résider une année au « center for cartoon studies » situé dans le village de White river junction dans le Vermont aux Etats-Unis. C’est l’occasion pour lui de tenir une chronique dans le supplément FOCUS du magazine d’information le Vif l’express sur la période septembre 2009/mai 2010 et ensuite de rassembler le tout sous la forme d’un album, Pendant ce temps à WHITE RIVER JUNCTION,  aux éditions 6 pieds sous terre. C’est  une belle opportunité pour ceux qui ne le connaisse pas, d’aller à sa rencontre et découvrir un auteur intimiste qui prend son destin en main. Membre très actif de la maison d’édition l’employé du Moi (petit éditeur bruxellois indépendant avec de beau projet qui ne demande qu’à grandir), scénariste, dessinateur, coloriste,… Max de Radiguès touche à tout. Vous découvrirez, dans cet album, un dessin minimaliste au trait à la fois léger et précis agrémenté de couleurs bien travaillées, les tons d’automne dominent étonnement. Le tout donne un ensemble maitrisé qui sonne finalement comme une signature de l’auteur. Son trait est facilement reconnaissable, ingrédient trop rare de nos jours pour ne pas être précisée.

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   Format intéressant, beau dessin, belles couleurs, tous les ingrédients sont présents pour former un bel objet (plutôt qu’un vulgaire tas de papier). Pourtant nous sommes obligés de noter l’absence, assez cruelle, de contenu. De Radiguès joue la carte du choc des cultures mais sans succès. Là où des auteurs tels que Lewis Trondheim (Carnet de bord) ou Guy Delisle (Shenzhen, Pyongyang,…) mettaient l’accent sur le dépaysement et l’auto dérision, WHITE RIVER JUNCTION enfonce des portes ouvertes avec assez souvent un manque de recul évident. On ressent l’enthousiasme de l’auteur procuré par ce voyage mais il ne parvient que trop rarement à nous le transmettre.  Et franchement, 11 euros pour un petit format de 64 pages qui présente des planches qui sont, ici, à leurs troisièmes vies (après FOCUS et le site de Max de Radiguès) ce n’est pas l’investissement en or de l’année.


   Pour les curieux que cette chronique aura intrigué, les planches de cet album sont visibles sur maxderadigues.com mais on préfèrera se tourner vers des œuvres, du même auteur, bien plus inspirée tel que Jacques Delwitte, LITTLE WHITE JACK aux éditions l’employé du Moi.        



  Le + : Un dessin léger, précis et une édition investie font de cet album un bel objet.

  Le - : Le manque cruelle de contenu nous tournera plutôt vers d’autres œuvres plus inspirées de l’auteur ou vers une relecture de Trondheim et Delisle.




Info en vrac
Chroniques
Parution : octobre 2011
Editions 6 pieds sous terre
Dessin et scénario de Max de Radiguès
Prix : 11 euros
www.maxderadigues.com
employé-du-Moi.org
www.pastis.org /6piedssousterre

 William.

05/12/2011

ROSE ET ISABEL de Ted Mathot

rose et isabel.jpgrose et isabel 1.jpg  Retour sur un chef-d’œuvre en puissance de la B.D. américaine à l’occasion de sa réédition.

le résumé.
  En Virginie, année 1861 en pleine guerre civile, les deux sœurs Callaghan se lancent à la recherche de leurs trois frères disparus au combat. Voilà le point de départ d’une ballade sauvage où la violence et les larmes forment le quotidien. Mais "Rose et Isabel" est surtout, et avant tout, un récit sur ces femmes qui peuvent marquer l’histoire par leurs actes de bravoure. D’ailleurs l’auteur ne manque pas de citer et d’illustrer quelques exemples de femmes au combat dans un prologue bien senti avant d’entamer les hostilités armé d’un scénario extrêmement bien ficelé. Ici action et drame sont rythmés par une tension croissante qui nous emmène vers un final à la fois sanglant et tragique.
 

Mais qui est Ted Mathot ? Si vous ne le connaissez pas, Rose et Isabel et sa suite Coraalbum-page-large-4921.jpg sont à peu près tout ce que compte son CV en matière de Bande dessinée. Pourtant nous avons affaire à un professionnel du dessin et pour cause, Ted Mathot officie comme storyboardeur pour les studios Pixar et a travaillé plusieurs années sur la série Les Simpsons. Donc, l’auteur est un expert en matière de mouvement et ça se voit. Il accentue la claque scénaristique de Rose et Isabel par un dessin vif qui va directement à l’essentiel. En bref, un trait en parfaite harmonie avec son histoire. Précisons, également, un choix de couleur judicieux (une bichromie sépia du plus bel effet).  

  Ces quelques lignes vous donnent une envie de compléter votre bibliothèque ? Alors rendez-vous en janvier 2012 aux éditions AKILEOS (merci à Samba d’avoir ajouté le lien sur son site)  pour une réédition française de Rose et Isabel. Prenez aussi rendez-vous sur SambaBD, toujours en janvier, pour une chronique sur la réédition de Cora, la suite de Rose et Isabel (malgré sa forme de One-Shoot) qui au passage évolue de 64 pages à 200 pages, vous verrez que la raison peut exciter les fans de la série. 

  Le + : Un dessin vif au service d’un scénario brillamment maitrisé.

  Le - : Un chef-œuvre de bande-dessinée américaine qui passe un peu trop inaperçu au milieu d’un large flux de comics venu du pays de l’oncle Sam. 

William.

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Info en vrac
One-shoot
Parution U.S.A. : 2005-2006
Parution édition française: février 2008
Réédition française : janvier 2012
Editions AKILEOS
Dessin et scénario de Ted Mathot
Prix : 18 euros.